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Interview : Arbitre FIFA Joakim Sars 2025-10-31

Entretien avec l’arbitre FIFA Joakim Sars

Être arbitre, ce n’est pas seulement connaître les règles – c’est aussi avoir le courage d’assumer ses décisions et d’y croire. Dans cet entretien avec l’arbitre FIFA Joakim Sars (anciennement Joakim Östling), nous obtenons un aperçu intéressant de la manière dont la confiance en soi, la persévérance et la force mentale influencent chaque décision. Il raconte notamment pourquoi les arbitres qui doutent d’eux-mêmes deviennent souvent particulièrement catégoriques – et comment apprendre à gérer ce jeu intérieur avec soi-même. Un entretien pour celles et ceux qui arbitrent déjà, ou envisagent de commencer, rempli de réflexions avisées, de conseils mentaux et d’enseignements d’une personne qui a atteint le plus haut niveau.

– Bonjour Joakim, tu es devenu arbitre FIFA en 2024. Peux-tu nous raconter ton parcours, des divisions inférieures jusqu’au statut d’arbitre FIFA ?

– Mm, j’ai commencé par arbitrer le football des jeunes et mon père était l’entraîneur de mon petit frère. Il m’emmenait à ses matchs, mais je disais non, je ne veux pas arbitrer. Mais mon père a dit : ”Essaie !”. Alors j’ai essayé et j’ai aimé ça de plus en plus. Au début, c’était un peu mon job d’été. Ensuite, j’ai passé l’étape 1 et j’ai commencé à arbitrer la Division 6 masculine et le football féminin, et aussi un peu comme arbitre assistant. En même temps, je jouais en Division 4. Je trouvais que ça marchait bien, c’était de l’argent de poche, et je voyais ça plutôt comme un travail annexe et d’été. Puis ça s’est amélioré, et comme assistant je suis monté de quelques niveaux assez vite. Quand j’avais ensuite arbitré comme arbitre central en Division 5, la Fédération de football du Västmanland m’a dit : ”Maintenant tu dois choisir si tu veux arbitrer davantage et monter, ou continuer à jouer.”

– J’ai donc arrêté de jouer et choisi de grimper en Division 4. Après ces divisions, ça a été rapide aussi : la D3, puis la D2. Ensuite en D1, je suis resté 3–4 ans, je crois. Quand je suis ensuite passé à l’Étape 5, j’ai reçu un ”deux” dans le groupe, ou disons cette note-là, donc j’ai dû patienter et continuer à arbitrer sans monter. Je suis resté là un an ou deux de plus avant d’avoir un match d’essai en Superettan. En 2019, je suis monté comme titulaire en Superettan. Pour moi, c’était impensable d’aller aussi haut. À chaque division où je montais, je me disais un peu ”Qu’est-ce que je fais ici…”. Ça a un peu coulé de source et, surtout, ça a toujours été tellement amusant. Si ça n’avait pas été amusant, je n’aurais pas continué au-delà du niveau régional. J’y ai consacré énormément de temps et d’énergie, et cette histoire d’arbitrer un peu comme job d’été pour l’argent, c’était seulement quand j’étais jeune et au début. Après, j’y ai mis bien plus de temps et d’énergie que je n’en ai, par exemple, retiré en argent.


— Tu avais donc environ 25 ans quand tu arbitrais en Superettan ?

– Oui, à peu près. Cette année-là, j’ai aussi eu un match d’essai en Allsvenskan et j’ai vraiment senti que ça bougeait. Mais ensuite est arrivée la Covid en 2020 et j’ai connu l’une de mes pires saisons, là en Superettan. J’ai trouvé ça difficile sans public, on ne recevait rien ”gratuitement” autour. Je suis entré dans une mauvaise passe dont j’ai eu du mal à sortir. Ingvarsson a pris ses fonctions comme coach chez nous et il m’a dit : ”… je sais que tu as eu un match en Allsvenskan l’année dernière, mais c’est une nouvelle année maintenant et tu dois prouver à nouveau que tu dois être là.” Je n’y suis pas vraiment parvenu, je trouve. Puis l’année suivante, en 2021, j’ai retrouvé un peu de confiance et un vent favorable. J’ai eu à nouveau quelques matchs d’essai et je suis monté en Allsvenskan ensuite. Mais je pensais presque que j’allais descendre, ou arrêter après cette très mauvaise année. J’ai eu une chance et je l’ai saisie. J’ai failli devenir arbitre FIFA dès la première année, mais il a fallu un an de plus. Devenir arbitre élite, c’était impensable pour moi. Alors imagine ce que ça a fait de devenir arbitre FIFA, complètement impensable. Je pensais que seuls les tout meilleurs, comme Glenn et Jonas, etc., y parvenaient. Parfois, quand je pense à moi, je suis encore mentalement en Division 1 ou quelque chose comme ça ; je dois me dire que je fais ça à plein temps maintenant et que je suis arbitre FIFA.


– Quand on vit une année difficile, comme toi alors, qu’est-ce qui t’a poussé à continuer et à te battre ?

– Probablement le fait que je suis têtu. Il faut sans doute avoir un mental solide si l’on veut être arbitre tout court, mais surtout si l’on veut aller loin. Mais je crois surtout que j’ai reçu du soutien de l’extérieur, d’amis arbitres, sur le plan privé. Je pense aussi que le compétiteur en moi me disait que si j’arrêtais maintenant, ça ne devait pas se terminer aussi mal. Alors après quelques matchs, je me suis concentré énormément sur ”un match à la fois et une décision à la fois”. Nous avons d’ailleurs eu un psychologue de l’équipe nationale qui nous a parlé, à nous les arbitres, a donné une conférence. Et il a beaucoup parlé de ce qui se passe pendant un match. Il a dit : ”Pense à une décision à la fois, et dis-toi que lorsque tu as pris cette décision, tu dois prendre la suivante. Tu ne dois pas te demander si c’était un penalty, ou un carton jaune. Tu ne dois jamais réfléchir à la décision que tu as déjà prise, pense à la suivante.” J’ai beaucoup adopté cette philosophie : dès que j’ai pris une décision, je prends la suivante, puis la suivante… et ainsi de suite. Il m’a fallu de nombreux matchs pour sortir de la mauvaise passe, mais à la fin de la saison j’ai cessé de ruminer mes décisions pendant le match et j’ai surmonté ce creux de forme, en partie grâce aux gens autour de moi et à cette philosophie. Ajoute à cela la ténacité, un peu d’esprit de compétition – ça a marché pour moi.


– Intéressant ! Avant de monter au niveau élite, on choisit une voie, arbitre central ou assistant. Pourquoi as-tu choisi arbitre central ?

– Je n’ai pas vraiment eu l’impression d’avoir choisi, en tant que tel. C’était plutôt que j’arbitrais en central aussi loin que possible, et j’ai décidé de le faire aussi longtemps que je pouvais. Si j’étais resté bloqué en Division 2 ou autre, j’aurais peut-être basculé dans le rôle d’assistant. J’aimais être assistant à l’époque ; cela aidait sans doute de pouvoir officier une division plus haut que comme central. Mais j’aimais bien être assistant alors.


– Prenons ta fonction d’arbitre central. Quelle est ta vision de l’arbitre assistant ? Quelles qualités trouves-tu bonnes chez un assistant ?

– Cette année, j’ai eu la chance d’avoir très souvent avec moi Robin Wilde et Simon Kristensson. Nous avons beaucoup travaillé et discuté à ce sujet – leur vision de mon rôle et ma vision du leur. En tant que central, je veux toujours leur instinct. Cela peut être de l’autre côté du terrain, ou dans la surface de réparation. S’ils estiment qu’il y a avertissement dans une situation, je veux qu’ils le disent ; si tout leur instinct dit ”avertissement”, je veux vraiment l’entendre. Ensuite, je peux utiliser cette information pour donner l’avertissement, ou pas. Mais je veux toujours entendre leur contribution. Le pire, c’est quand on a un ressenti sur quelque chose, puis on est dans le vestiaire après et on dit ”Je pensais ça, ou je le sentais comme ça”, mais je n’ai rien fait. De tout le monde dans l’équipe, je veux l’instinct sur les situations. Je pense aussi qu’un assistant doit oser prendre des décisions. Oser décider devant lui, dans sa zone, mais aussi un peu plus à l’intérieur si l’arbitre n’est pas là. Oser se faire confiance et oser se tromper. Parfois, je crois qu’il y a une grande peur de l’erreur. Nous, arbitres centraux, nous nous trompons tout le temps et nous apprenons, puis nous avançons. Nous en avons d’ailleurs parlé à la dernière réunion d’arbitres : les assistants doivent avoir l’espace pour se tromper, car c’est de là qu’on apprend le plus. Je veux qu’un assistant soit communicatif, qu’il fasse confiance à son instinct et qu’il ose décider. Si l’on fait cela, on devient une bonne équipe ensemble.


– Tu as mentionné plus tôt Glenn Nyberg et Jonas Eriksson. Avais-tu un modèle en tant qu’arbitre, quand tu officiais dans les divisions inférieures ?

– Eh bien, non, je n’avais pas vraiment de modèle comme tel. Bien sûr, on regardait beaucoup Collina et d’autres arbitres de haut niveau, mais je n’y pensais pas tant que ça, ni à l’arbitre en soi. Quand je jouais, l’arbitre ne m’intéressait pas tellement non plus. L’avantage, par exemple en Division 5, quand j’y arbitrais, c’est qu’on connaissait souvent les arbitres de D4 ou D3. Ce n’était pas à mon désavantage ; au contraire, on s’aidait d’eux et on adoptait des choses qu’on aimait et voyait chez eux. Ensuite, en montant, il y avait toujours quelqu’un au-dessus de moi qui faisait mieux. J’y pensais peut-être encore plus en D2 ou D1 : voir comment ceux au-dessus travaillent et se comportent et essayer d’emmener ça avec moi. J’ai ensuite essayé de copier ce que font les autres, et ça ne marche jamais. Pas pour moi. Il faut regarder les autres et s’en inspirer, mais il faut en faire sa propre chose et oser essayer. Oser tester des nouveautés, garder ce qui fonctionne et simplement laisser de côté ce qui ne fonctionne pas.


– À quel point dirais-tu que l’introspection est importante pour un arbitre ?

– Je fais une auto-analyse après chaque match ! Je fais ça depuis longtemps, je dirais. Je pense que ça m’est resté de l’époque où je jouais – à la fois sur la manière dont nous, en tant qu’équipe, aurions pu faire différemment, et moi en tant qu’individu. Donc je fais ça depuis longtemps. L’avantage, c’est quand on peut obtenir la vidéo des matchs, dans les divisions supérieures. Là, j’ai réalisé que je faisais des choses auxquelles on ne pense pas. Par exemple, j’avais un tic : toucher tout le temps l’oreillette. Je n’y avais pas pensé, mais sur la vidéo on le voit clairement. Ou bien on a une façon de se tenir quand on est à l’arrêt. Ces choses-là – quand on se voit soi-même, on y réfléchit autrement. C’est ainsi que j’ai pris conscience de ce que je fais, ou faisais. Ensuite, on réfléchit aussi aux situations, par exemple lors d’un avertissement ou d’un coup franc : comment je l’ai perçu en direct, et comment je le perçois maintenant à la vidéo. Était-ce différent ? Souvent, c’est un peu différent, car l’impact ne paraît pas aussi fort à la vidéo ensuite. Là, on essaie de trouver la combinaison entre le ressenti en direct et le ressenti vidéo, et on grandit dans ses décisions à partir de cela. On l’apprend, et cela a à voir avec la routine et l’expérience, et les angles différents quand on voit les choses sous d’autres angles. Je fais beaucoup cela dans mon auto-analyse après les matchs. Avoir de la lucidité sur soi est une grande part du métier d’arbitre, et permet de grandir dans ce rôle. C’est important, je dirais.

– Il est aussi très important d’écouter son coach ou les observateurs. Même si tout, ou une partie, de ce qu’ils te disent ne te convient pas ou que tu n’es pas d’accord. J’ai toujours pensé que je devais écouter, sans m’opposer ; on peut toutefois discuter du sujet et poser des questions de suivi comme ”qu’est-ce que tu veux dire par là ?”, mais ne jamais dire ”non merci, ce n’est pas pour moi”. Qu’on les écoute et, s’ils te donnent trois choses sur lesquelles travailler, peut-être que j’en adopte une et je la teste. À l’étape 5, je l’ai beaucoup fait : on recevait plein de nouveaux conseils et j’ai testé plein de choses, certaines ont fonctionné, d’autres non. Important d’écouter les autres, de réfléchir à ce qu’ils te disent, de penser par toi-même, d’oser essayer, et d’essayer une chose à la fois, sans trop changer d’un coup.


– Quelle est, selon toi, la plus grande difficulté du métier d’arbitre ?

– C’est probablement de se faire confiance. Ce que tu vois, tu dois y croire. Si tu dois arbitrer un match entier, tu dois croire en ce que tu as vu, jusqu’à ce que tu sois contredit. Et cela ne peut arriver qu’après le match. Tu dois croire en ce que tu fais, tout le temps. Si, dans l’équipe, vous avez cette confiance que ce que vous faites est 100 % pour vous, et que vous y croyez, je pense que vous réussirez mieux vos matchs. Si l’on commence à douter qu’il s’agisse d’un coup franc ou d’un avertissement ou non, alors je pense que le niveau peut un peu vaciller. Avec l’expérience, on peut aussi regarder comment les joueurs agissent. Sur une touche par exemple : qui va chercher le ballon et comment se comportent les défenseurs. Il y a quelques week-ends, j’ai arbitré un match et j’ai sifflé corner. Tous les autres montaient pour un six mètres, je suis resté et j’ai sifflé corner. Là, j’ai senti : ”Ce n’est pas juste.” Alors deux options : soit on tient bon, soit on fait marche arrière. On a souvent besoin de l’aide de l’équipe. On peut lever les mains et dire : ”Pour moi, c’était corner, mais vous dites tous que c’était six mètres, on va faire six mètres. Je m’excuse.” Peut-être que quelqu’un y pensera 30 secondes, puis il aura oublié. Comme je l’ai dit, il faut oser se tromper.


– Comment souhaites-tu que joueurs et entraîneurs te perçoivent en tant qu’arbitre ?

– On veut toujours qu’ils nous jugent équitables, bien sûr. Je comprends, comme quand je jouais, qu’en tant que joueur on veut tout pour son équipe et on ne pense pas à ”juste ou pas”. Mais on souhaite tout de même être perçu comme un arbitre juste. Je veux aussi qu’ils me trouvent communicatif. J’aime avoir un dialogue avec les joueurs, pouvoir dire ”je pense ça parce que” et oser dire que je peux me tromper ; alors les joueurs baissent souvent la garde. Ce sont probablement les deux choses les plus importantes, je crois. Ensuite, il faut savoir alterner entre tenir sa ligne et faire preuve d’humilité. Je pense que quand on est incertain de sa décision, on est souvent très catégorique dans une situation. Parce qu’il faut convaincre soi-même et les autres. Mais si tu sais que tu as raison, tu as souvent un peu plus de confiance et tu dis quelque chose comme : ”Eh bien, pour moi c’est penalty”, calmement et posément. Pour un penalty en particulier, il est courant d’ajouter un avertissement, juste pour renforcer encore que c’est penalty. Mon plus grand défi comme arbitre a peut-être été celui-là, maintenant que j’y pense : être calme et agréable, mais aussi savoir basculer pour recadrer fermement. Et pendant un match, être capable d’alterner entre ces deux modes. Beaucoup de choses qui se passent sur un terrain, c’est un jeu. Les joueurs jouent un rôle, les entraîneurs jouent un rôle. Nous, arbitres, jouons aussi un rôle. Et ce rôle peut être d’être bienveillant et à l’écoute, ou dur et dire stop, parfois un peu carré. C’est du leadership en soi : ressentir le rôle dont chaque situation a besoin.


– Match après match, mais y a-t-il quelque chose que tu aimes avoir en ligne de mire et vers quoi tu travailles ?

– C’est pouvoir monter d’un cran sur la liste internationale. Cette année, notre objectif – le mien, celui de Robin et de Simon – était d’avoir un derby de Stockholm. Nous l’avons eu et coché, ce dont nous sommes contents. L’objectif suivant est de pouvoir monter et peut-être obtenir un match de phase de groupes en Conference League ou quelque chose de similaire. Le prochain objectif intermédiaire, plus grand, est tout simplement de faire un pas de plus à l’international. Ensuite, on verra ce qui se passe en chemin.


– As-tu quelque chose à ajouter avant que nous disions merci et au revoir ?

– Oui, comme je l’ai dit, pour l’appuyer encore davantage. Ce en quoi j’ai toujours cru moi-même et que l’on entend aussi autour de soi chez d’autres arbitres. Dans différentes divisions, à tous les niveaux, on entend des arbitres qui pensent et estiment qu’ils devraient officier plus haut qu’aujourd’hui. Je pense qu’un facteur de réussite est d’arbitrer dans la division où l’on est ; il faut toujours viser plus haut, avoir des objectifs à court et à long terme. Mais il faut toujours arbitrer dans la division où l’on est aujourd’hui. Ensuite, il faut se réjouir des succès des collègues, car tu recevras de la joie en retour lorsque tes succès viendront. Se dire qu’on devrait arbitrer plus haut qu’aujourd’hui est un peu dangereux, car on se place alors, mentalement, à un endroit où l’on ne doit pas être ou où l’on n’est pas pour l’instant. Reste là où tu es aujourd’hui, mais bien sûr, vise plus haut. Le chemin est plus ou moins sinueux pour chacun, avec des hauts et des bas. Mon chemin a été long aussi, au final. Mais si j’ai pu y arriver, alors beaucoup d’autres le peuvent aussi !


– Merci pour cet échange, Joakim, et bonne chance !

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